
L’histoire de la tarentelle, de la morsure à la transe sacrée
L’histoire de la tarentelle cache bien plus qu’une danse folklorique : derrière les tambourins et les rondes endiablées du sud de l’Italie se trouve un rituel de transe ancestral, né d’une morsure d’araignée et porté pendant des siècles par des femmes au bord du gouffre.
- Le tarentisme, syndrome psychosomatique du Mezzogiorno, utilisait la danse comme seul remède reconnu à la morsure supposée de la tarentule.
- La pizzica des Pouilles est la forme la plus intense et la plus ritualisée de la tarentelle, distincte des versions festives de Campanie ou de Calabre.
- De Chopin à Liszt, la tarentelle a quitté les champs pour les salons, transformée en pièce de virtuosité avant de revenir à ses racines.
💡 À retenir
La tarentelle n’est pas qu’une danse joyeuse : c’est un langage du corps face à la crise, un espace où les femmes du sud de l’Italie exprimaient ce que les mots ne pouvaient pas dire. Un miroir étonnamment parlant pour quiconque traverse une période de bouleversement intérieur.
De la morsure de tarentule au rituel de transe : les racines du tarentisme
Imagine une femme effondrée dans un champ, en plein été du Mezzogiorno. Elle tremble, crie, se tord. Son entourage ne dit pas qu’elle est folle : il dit qu’elle a été mordue. La tarentule a frappé, et maintenant il faut danser pour survivre.
Le tarentisme est ce syndrome psychosomatique étrange, documenté depuis au moins le XVe siècle dans les Pouilles, qui attribuait à la morsure de la Lycosa tarantula une série de symptômes violents : convulsions, mélancolie profonde, prostration, comportements dissociés. Le remède ? Pas une plante, pas un médecin. La musique. La danse. La transe.
Ce que j’ai trouvé le plus troublant en creusant ce sujet, c’est que les symptômes revenaient chaque année, toujours en été, toujours au moment des moissons. La morsure « réactivait » ses effets selon un cycle saisonnier. Autrement dit, ce n’était pas une intoxication au sens médical du terme. C’était quelque chose d’autre.
L’histoire de la tarentelle commence là : non pas dans une fête, mais dans une crise, portée par des femmes que la société du sud de l’Italie ne laissait s’exprimer d’aucune autre façon.
Le rituel s’appelait la cura. Des musiciens jouaient pendant des heures, parfois des jours entiers, jusqu’à ce que la tarantolata (la mordue) entre en transe et épuise son mal par le mouvement. Ce que les anthropologues ont mis du temps à nommer, les habitants des Pouilles le savaient d’instinct : c’était un exorcisme par la danse, une thérapie du corps pour soigner ce que l’âme ne pouvait pas porter seule.
Si tu traverses toi-même une période de crise intérieure, tu peux t’intéresser à la transe cognitive pour débutants comme outil d’exploration de tes propres états modifiés de conscience, dans une perspective bien plus douce que celle des tarantolate des Pouilles.
La tarentelle dans le sud de l’Italie : pizzica, variantes régionales et structure musicale
La tarentelle n’est pas une danse. C’est une famille de danses, avec des caractères, des humeurs et des géographies très différentes. Confondre la pizzica des Pouilles avec la tarentelle napolitaine, c’est un peu comme confondre un blues du Mississippi avec une chanson de cabaret parisien.
La pizzica : la version la plus brute, la plus rituelle
C’est dans les Pouilles que le tarentisme a eu son épicentre, et c’est là que la pizzica s’est développée comme forme la plus intense de la tarentelle. Le mot vient de « pizzicare », piquer, comme la morsure. Ça ne doit rien au hasard.
La pizzica se joue principalement avec le tambourin (tamburello), les castagnettes, parfois une vièle. Le rythme est en 6/8, ternaire, hypnotique, conçu pour faire basculer le corps dans un autre état. Lors du rituel, la tarantolata dansait seule ou face à un partenaire qui l’accompagnait sans la toucher, dans une sorte de dialogue muet entre la crise et le monde.
Honnêtement, quand tu écoutes une pizzica rituelle pour la première fois, tu comprends d’instinct pourquoi ça fonctionne. Il y a quelque chose dans ce rythme qui contourne la tête pour aller directement au corps.
Les autres visages régionaux de la tarentelle
Hors des Pouilles, la tarentelle mute. En Calabre, elle devient plus rapide, plus sèche, souvent dansée en couple avec des mouvements de poursuite et d’esquive qui rappellent un jeu de séduction tendu. En Campanie, autour de Naples, elle se festive : l’accordéon remplace parfois le tambourin, le rythme s’allège, les costumes s’ornent. C’est cette version napolitaine que l’Europe du XIXe siècle a adoptée comme image pittoresque du Sud.
- Pizzica des Pouilles : rituelle, hypnotique, souvent solitaire ou à deux, en 6/8 strict
- Tarentelle calabraise : vive, codifiée, dansée en couple, avec une forte charge dramatique
- Tarentelle napolitaine : festive, popularisée hors d’Italie, associée aux images touristiques du Mezzogiorno
Ce que j’observe dans ces variantes, c’est que le fond rituel ne disparaît jamais totalement, même dans les formes les plus festives. Le rythme ternaire reste là. Le tambourin reste là. Comme si le corps gardait mémoire de ce que la danse était censée guérir.

La structure musicale de la tarentelle repose sur un rythme en 6/8 à tempo rapide, joué principalement au tambourin, aux castagnettes et à l’accordéon selon les régions : une architecture sonore conçue pour induire l’épuisement physique et, avec lui, la libération.
Pour aller plus loin sur la dimension sonore et sacrée de ces pratiques, le sujet du chant sacré et rituels dans les traditions méditerranéennes offre un éclairage complémentaire qui m’a beaucoup parlé.
Quand la danse folklorique quitte le rituel pour entrer dans la fête et le répertoire classique
À un moment, la tarentelle a quitté les champs. Elle a monté les escaliers des salons bourgeois, traversé les Alpes, et atterri sous les doigts de compositeurs qui n’avaient jamais vu une tarantolate de leur vie.
L’Église, le Moyen Âge et la normalisation du rituel
Avant d’entrer dans les partitions classiques, la tarentelle a d’abord dû négocier avec l’Église catholique. Et cette négociation n’a pas été simple. Les autorités religieuses regardaient le tarentisme avec une méfiance évidente : des femmes en transe, des musiciens qui jouent toute la nuit, des corps qui échappent au contrôle. Ça ressemblait beaucoup trop à de la possession pour être toléré sans encadrement.
La solution a été subtile. L’Église n’a pas interdit le rituel, elle l’a intégré. Les cérémonies de guérison ont progressivement été associées à des saints protecteurs, notamment saint Paul, patron des Pouilles, dont la fête tombait en juin, soit exactement au moment des moissons et des crises saisonnières. Bref, le rituel a survécu en se glissant sous un manteau chrétien.
Ce glissement m’intéresse beaucoup du point de vue spirituel, parce qu’il montre quelque chose que j’observe souvent : les pratiques corporelles profondes ne disparaissent pas sous la pression institutionnelle, elles se camouflent et persistent. Pour comprendre ce mécanisme de fond, le sujet de la médecine chamanique traditionnelle offre des parallèles éclairants avec d’autres cultures qui ont traversé la même tension.
Chopin, Liszt et les autres : la tarentelle dans les salons européens
Au XIXe siècle, la tarentelle devient un objet de fascination pour les compositeurs romantiques. Frédéric Chopin en écrit une en la bémol majeur. Franz Liszt en compose plusieurs, dont une d’une difficulté redoutable. Carl Maria von Weber, Hector Berlioz, plus tard Sergueï Rachmaninov : la liste est longue.
Ce que ces compositeurs retiennent, c’est la structure musicale : le 6/8 effréné, le rythme qui ne laisse pas souffler, la tension qui monte sans vraiment se résoudre. Ils abandonnent le contexte rituel, mais gardent l’énergie. La tarentelle devient un exercice de virtuosité, une démonstration de vitesse et de précision pianistique.
- Chopin : Tarentelle op. 43, 1841, en la bémol majeur
- Liszt : plusieurs arrangements et pièces originales inspirées du folklore napolitain
- Rachmaninov : la tarentelle apparaît dans ses suites pour deux pianos
De la danse rituelle de guérison du Mezzogiorno à la pièce de concert romantique : l’histoire de la tarentelle est aussi une histoire de dépossession culturelle, où la forme a voyagé sans son âme.
Ce n’est pas un jugement, d’ailleurs. C’est juste ce qui se passe quand une pratique incarnée devient un objet esthétique. Le rythme survit. Le sens, lui, reste là où il est né.
Le retour aux sources et la pratique aujourd’hui
La tarentelle n’est pas morte dans les partitions. Depuis les années 1970, et surtout depuis les années 1990 avec le travail du musicologue Luigi Chiriatti et du chercheur Ernesto De Martino (dont les travaux anthropologiques sur le tarentisme restent une référence), il y a eu un mouvement de réappropriation dans les Pouilles.
La Notte della Taranta, festival annuel qui se tient à Melpignano depuis 1998, rassemble chaque été des dizaines de milliers de personnes autour de la pizzica et des musiques traditionnelles du Salento. Ce n’est plus tout à fait le rituel d’origine, mais ce n’est pas non plus une simple reconstitution folklorique. C’est quelque chose d’intermédiaire : une mémoire vivante, portée par des corps qui savent que cette danse vient de quelque part de profond.
Si tu veux comprendre ce que ces pratiques de transe collective doivent aux mythologies plus anciennes, j’ai trouvé que l’histoire derrière le mythe de certaines figures comme la tarentule elle-même change complètement la lecture qu’on peut en avoir.
Et si tu te demandes si tu peux danser la tarentelle aujourd’hui sans contexte rituel : oui, absolument. Des cours existent partout, la pizzica notamment connaît un vrai regain d’intérêt en dehors de l’Italie. Le corps, lui, n’a pas besoin de connaître l’histoire pour répondre au rythme.
Les trois visages de la tarentelle : origines, rythme et fonction
Trois formes, trois géographies, trois façons d’entrer en transe ou en fête.
| Variante | Région | Rythme / mesure | Fonction première | Dimension rituelle |
|---|---|---|---|---|
| Pizzica | Pouilles (Salento) | 6/8 strict, hypnotique | Guérison par la transe | ⭐⭐⭐⭐⭐ |
| Tarentelle calabraise | Calabre | Rapide, vif, en couple | Séduction, jeu dramatique | ⭐⭐⭐ |
| Tarentelle napolitaine | Campanie / Naples | Allégé, festif | Célébration populaire | ⭐⭐ |
| Tarentelle romantique | Salons européens, XIXe s. | 6/8 virtuose (Chopin, Liszt) | Démonstration pianistique | ❌ |
| Pizzica contemporaine | Melpignano (Notte della Taranta, depuis 1998) | 6/8, amplification moderne | Mémoire collective vivante | ⭐⭐⭐⭐ |
Pourquoi a-t-on inventé la morsure de tarentule ?
Anka Postic apporte un éclairage précieux sur ce mythe fondateur. La danse comme émancipation, ça mérite qu’on s’y attarde.
Ce que l’histoire de la tarentelle dit de toi, maintenant
Ce que je retiens de tout ça, c’est que la transe collective n’a jamais été une anomalie. C’était une réponse. Ces femmes du Mezzogiorno avaient compris, bien avant la psychologie moderne, que le corps sait traverser ce que l’esprit refuse de nommer, et que le rythme ternaire d’un tambourin peut ouvrir des portes qu’aucun mot n’atteint.
Si tu traverses une période de remise en question profonde, l’histoire de la tarentelle t’offre un cadre inattendu : peut-être que ta crise, elle aussi, cherche un rythme pour s’épuiser.
Et si ça te questionne, j’aimerais te laisser avec ça : et si les rituels les plus anciens avaient survécu si longtemps parce qu’ils avaient raison ?
Sources :
- Wikipédia, présentation générale de la tarentelle, ses origines et ses variantes régionales : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tarentelle
- France Culture, aux origines ethnologiques du tarentulisme et du rituel de guérison par la danse dans le Mezzogiorno : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-nuits-de-france-culture/la-matinee-des-autres-le-tarentulisme-1ere-diffusion-14-12-1999-6347128
- France Musique, le passage de la danse rituelle à la transe et à la pièce de concert romantique : https://www.radiofrance.fr/francemusique/podcasts/maxxi-classique/la-tarentelle-de-la-danse-a-la-transe-2481993
- Cahiers de danse (Cairn), analyse de la tarentelle comme danse somnambule et de son pouvoir thérapeutique : https://shs.cairn.info/revue-cahiers-de-danse-2024-1-page-28?lang=fr
Ce que tu te demandes encore sur la tarentelle
Quel rôle jouaient les femmes dans le rituel du tarentisme ?
Presque toujours, c’est une femme qui était « mordue ». Ce n’est pas un hasard. Dans le Mezzogiorno du XVe au XIXe siècle, le corps féminin n’avait aucun espace d’expression légitime. La transe offrait ce que la vie ordinaire refusait : le droit de crier, de bouger, d’exister pleinement. La danse était une issue.
Comment apprendre les pas de base de la tarentelle aujourd’hui ?
Tu n’as pas besoin de te rendre dans les Pouilles pour commencer. La pizzica notamment connaît un vrai regain d’intérêt en Europe, avec des cours en présentiel et des vidéos sérieuses en ligne. Ce que je te conseille : commence par écouter le rythme en 6/8 avant même de bouger, laisse le tambourin faire son travail sur ton corps.
Pourquoi la tarentelle porte-t-elle le nom d’une araignée et pas celui de la ville de Tarente ?
Les deux pistes coexistent, et honnêtement aucune ne s’efface complètement. « Tarente » et « tarentule » partagent la même racine géographique. Mais c’est le lien avec la morsure qui a donné à la danse son sens profond : pas un spectacle, une thérapie. L’araignée reste au cœur du mythe parce qu’elle en est l’origine rituelle.


